Les larmes de la Seine
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Les Larmes de la Seine : un court Pôle 3D au sujet poignant

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Ces dernières années, les élèves de l’école Pôle 3D nous ont proposé des courts-métrages de fin d’études aux sujets forts et variés. Après Migrants en 2020, qui avait reçu de multiples prix et sur lequel nous vous avions proposé une interview, Les larmes de la Seine a lui aussi droit à de nombreuses sélections et sera présenté cet été durant le SIGGRAPH 2022, dont 3DVF est partenaire : le film a même d’ores et déjà reçu le prix « Best in Show » du festival d’animation du SIGGRAPH.

Nous vous proposons d’en savoir plus sur ce film au travers de sa bande-annonce et d’une interview de son équipe.

Le 17 Octobre 1961, les “travailleurs algériens” de France décident de manifester pacifiquement dans les rues de Paris contre le couvre-feu qui leur a été imposé par la préfecture de police.

Réalisation : Yanis BELAID, Eliott BENARD, Nicolas MAYEUR, Etienne MOULIN, Hadrien PINOT, Lisa VICENTE, Philippine SINGER and Alice LETAILLEUR
Musique: Ibrahim Maalouf, Pierre-Antoine Naline, Luis Galceran
Sound Design: Lisa Vicente
Final Mix: Thomas Rouvillain, Nextsoundlab
Distribution: Patrick De Carvalho – Je Regarde

3DVF : Bonjour à toute l’équipe, et merci d’avoir accepté de nous en dire plus sur Les Larmes de la Seine. Le court aborde un sujet fort : le 17 octobre 1961, une manifestation non déclarée mais pacifique de « travailleurs algériens » est organisée à Paris pour marquer le refus du couvre-feu imposé aux seules personnes originaires du Maghreb. Dans la nuit, la police française réprime très violemment cette manifestation, avec des estimations allant de 38 à plus de 200 morts selon les sources.
Des faits qualifiés de « sanglante répression » par François Hollande en 2012.
Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Yanis BELAID : Je suis issu de l’immigration algérienne et polonaise en France, cet événement fait partie de moi puisque ma famille, notamment mon grand père Mohammed Belaid, me parlait souvent de la guerre d’Algérie notamment dans le nord.
J’avais vraiment l’envie profonde de parler de ce sujet.
Lorsque j’ai proposé l’idée du film, ce qui fût le plus surprenant était que la plupart des personnes du groupe n’étaient même pas au courant que cet événement avait eu lieu, bien qu’il ne soit vieux que de 60 ans.
Ce constat fait écho au sein du groupe : il fallait faire découvrir ce bout d’histoire au nombre encore trop grand de personnes n’étant pas au courant.

3DVF : Quels étaient vos rôles respectifs sur le film ?

L’équipe Les Larmes de la Seine : Bien que la plupart des membres avaient plusieurs casquettes sur le projet, l’équipe était séparée en 3 groupes : la team animation, la team art et la team tech.
Dans la team animation nous avions Eliott en position de lead anim, ainsi que Philippine et Alice en animation.
Dans la team art nous avions Yanis en position de lead, avec Lisa et Hadrien en lighting compositing.
Et l’ensemble des tâches techniques de la team tech étaient réparties entre Nicolas et Etienne, avec notamment respectivement les FX / le tool dev / l’environnement modeling et le rig / la crowd simulation et le shot finalling.

3DVF : Le court nous présente le point de vue de Kamel, dont la caméra permet de suivre le déroulé de la soirée. Pourquoi avoir fait ce choix ?

La première partie du film se veut démonstrative, et la caméra embarquée s’y prêtait très bien car elle nous immerge dans la manifestation et retrace en globalité le parcours des travailleurs algériens. Cela a permis également de faire un gros travail sur le son, qui immerge le spectateur dans notre récit afin qu’il vive et ressente l’intensité de ce qu’il s’est passé au travers du film.
Le déroulé du film retrace le parcours qui a réellement été réalisé le soir de la manifestation, en montrant des points clés de la ville de Paris, autant dans l’esthétique que dans l’image. Nous avons voulu être le plus fidèle possible sur le déroulement des événements, la similitude avec l’environnement, et les actions qui se sont produites ce soir-là : c’est donc sur ça que nous avons axé nos recherches.

3DVF : A la troisième minute, le film bascule totalement lorsque le protagoniste, frappé par un coup de matraque, est jeté dans la Seine. La narration et la réalisation évoluent, mêlant le réel (l’usage de bus, les milliers de manifestants envoyés au Palais des Sport pour identification, où certains subiront des brutalités policières) et la fiction (un esprit festif, un concert dans lequel policiers et manifestants font la fête ensemble).
Pouvez-vous revenir sur cette décision artistique ?

Pour la deuxième partie du film, nous voulions continuer de raconter les événements du 17 octobre 1961 mais en amenant l’idée, notre vision, de communion. Il est très important de se souvenir de l’histoire de notre pays, d’accepter les zones sombres, pour bâtir le futur. Et cette fête, cette communion, est le symbole de cela.

3DVF : Plus largement, quelle a été votre réflexion sur la représentation de la violence et des faits, un sujet toujours délicat et aux réponses multiples ? On se souvient notamment de Funan de Denis Do, tout en retenue, Souvenir souvenir de Bastien Dubois (voir notre interview) qui mettait en scène des actes terribles de façon « frontale et cartoon », pour reprendre ses mots…
Comment avez-vous décidé quoi montrer, comment le montrer ? En particulier, comment avez-vous pensé la fin de la séquence du concert, avec le sang qui coule sur les danseurs ?

Nous ne voulions pas être accusateurs. Nous voulions montrer les faits. Faire connaître cet événement et donner envie aux gens de se renseigner sur cette nuit a été l’objectif principal de notre travail.
Montrer de la violence, pour montrer de la violence n’était pas notre but… Mettre de l’huile sur le feu sur un sujet aussi délicat et important, ne colle pas à notre objectif et au fond du film que l’on voulait mettre en scène.
Du coup, il a fallu doser et être habile avec ce que l’on montrait.

3DVF : Avez-vous eu des retours de la part de victimes survivantes, témoins, proches de personnes ayant vécu la manifestation ?

Parmi les retours que nous avons pu avoir sur le film, ceux qui sont les plus touchants sont souvent ceux provenant de personnes particulièrement touchées par ce sujet : des personnes issues de l’immigration, ayant de la famille, qui ont de près ou de loin vécue cette histoire ou des histoires similaires.
Durant certains festivals, certaines personnes sont venues juste pour nous dire merci.
Merci d’aborder cette thématique et cet événement. Cela prouve le besoin d’aborder des sujets comme celui-ci.

3DVF : Comment avez-vous abordé le character design puis la modélisation, le surfacing et le hair ? Quelles étaient vos intentions artistiques ?

Les recherches sur les personnages ont été la première étape dans notre recherche de stylisation du film, notamment au travers de la fabrication de notre personnage principal : Nabil.
Nous sommes partis directement dans la 3D, après avoir confectionné une banque de références provenant de la 3D ou la stop motion, afin de trouver le look et les intentions premières du visuel de nos personnages.
Nous avions comme intention de détacher le rendu visuel des propos que nous abordions; ce style puppet est adapté car il permet de traiter notre sujet sans être trop frontal, et il peut également être vu et assimilé par une tranche d’âge plus jeune. Une fois que le design était trouvé, le travail de surfacing et de hair à rapidement pu être mis en place. Dans la même démarche que le modeling, l’intention était de recréer des matières réelles, sur des références de stop motion et d’objets récupérés, en gardant une échelle de personnages miniatures.

3DVF : L’animation de la première partie évoque la stop-motion, ou peut-être plutôt le côté haché lié à la caméra utilisée par le personnage.
Quelques mots sur ce travail d’animation ? Avez-vous rencontré des difficultés ?

L’une des intentions principales du film était de retranscrire des mouvements de caméra réalistes, semblables aux images d’archives d’une caméra au poing. Nous avons pu pousser le détail de ces animations de caméra grâce à un outil fabriqué par Etienne, qui récupère les mouvements d’un boîtier à l’aide d’un gyroscope, afin qu’en animation nous ayons un contrôle total sur nos cadrages, que nous venons esthétiser dans Maya.
Pour l’animation des personnages, le but était d’avoir un style d’animation qui coulait avec le reste de la stylisation du film, nous voulions quelque chose qui semblait avoir été animé à l’aide de marionnettes et recréer ces petites imperfections. Toutefois, nous voulions quand même garder un style qui reste propre à la 3D et nous avons donc réalisé de nombreux tests avant d’arriver à ce résultat, qui mixe toutes ces intentions.
Comme le style final se rapproche du 12 fps, l’une des principales difficultés était liée au motion blur et aux simulations, car en ayant une image sur deux figée, cela créait des anomalies dans les calculs et rendait le tout très complexe. Nous avons donc affiné notre style d’animation pour que les images ne soient pas totalement fixes par rapport à la précédente, afin de simplifier les étapes suivantes dans la production tout en gardant
ce style qui est propre au film.

3DVF : Comment ont été mis en place les décors, avec les rues de Paris, les abords de la Seine ?

Pour fabriquer les décors de notre film, nous avons utilisé plusieurs méthodes. Tout d’abord le hard surface modeling pour les décors principaux, et au premier plan. Il permettait d’avoir un niveau de détail très poussé, en se basant sur de nombreuses références. Nous sommes restés les plus fidèles possible à l’esthétique des bâtisses parisiennes, que nous voulions reconnaissables au premier coup d’oeil, mais aussi au positionnement réel des endroits iconiques de la ville.
Pour les bâtiments du second plan, nous avons développé un système de bâtiment procédural, permettant à l’aide d’un plan au sol et de quelques paramètres, d’avoir n’importe quelle structure de bâtiment haussmannien en se basant sur les positions des bâtiments depuis une vue satellite.
Une fois ces décors placés, nous les avons habillés avec de nombreux props, modélisés en hard surface. Nous avons également, pour certains éléments importants, utilisé la photogrammétrie, qui consiste à photographier de nombreuses fois un objet à 360° pour le scanner, et venir le réintégrer en 3D. Cela nous a été utile notamment pour les bus et les camionnettes de police, que nous avions en modèle réduit, pour être le plus fidèle possible à ce style maquette miniature.

3DVF : Un très gros travail a été mené sur le lighting et la phase de rendu/compositing, avec des teintes fortes allant de l’orangé au bleu en passant par le rose, et une image traitée pour lui donner un grain, un côté ancien. Quels ont été les plans les plus délicats à gérer sur ces étapes ?
Comment avez-vous procédé ?

Les plans qui ont été les plus difficiles à gérer sont ceux de la partie sous l’eau au milieu du film, car ils permettent la transition entre les deux parties du film qui sont assez différentes dans le traitement de la lumière.
Il devait donc être assez équilibré pour mélanger ces deux ambiances opposées, tout en gardant cette crédibilité d’une ambiance sous-marine.
Nous avons donc dû tout d’abord gérer ce premier plan, dans lequel Nabil tombe dans l’eau, qui se compose de beaucoup d’aspects différents notamment les FX de splash et de bulle sous l’eau combinés avec quelques triches en compositing pour équilibrer le tout.
Puis la seconde difficulté à été de trouver la bonne direction pour la partie que l’on nomme « Upside down » qui met face à face les deux surfaces d’eau qui ont dû être homogénéisées, tout en gardant cet aspect de vide dans lequel Nabil se trouve.

3DVF : Comment avez-vous géré le concert, que ce soit en termes d’animation, de foules, de réalisation avec la gestion des ralentis et de l’effet de temps gelé ?

Pour cette partie du film nous avons basé notre mise en scène à partir de la musique d’Ibrahim Maalouf “True Sorry”, tout à été construit en fonction des différentes variation de la musique, ce qui nous a permis d’adapter la mise en place des plans en fonction de l’émotion transmise par la trompette d’Ibrahim Maalouf.
Pour ce qui est de la construction des plans, nous les avons séparés en différent layers, en fonction des besoins de chaque plan, avec des personnages au premier plans animés, un deuxième layer avec des animations utilisées et instanciées et offsetées, puis quand c’était nécessaire une dernière couche de crowd simulée en fond pour habiller l’image.
Pour la scène gelée, nous voulions la fabriquer comme une fresque, en se concentrant sur les petites scénettes avec Nabil pour venir ajouter par la suite tous les ingrédients qui la rendent crédible, comme les confettis par exemple, car figer de la 3D peut vite paraître étrange, alors il fallait ajouter des éléments dynamiques pour crédibiliser le tout.

3DVF : Quelques mots également sur les FX ?

Nous nous sommes imposé de nombreux défis dès le début de la production des Larmes de la Seine, certains d’entre eux été liés aux effets spéciaux, nous devions notamment créer une foule dense et cohérente, et nous avons effectué un important travail sur les fluides dans le film.
Tous les effets du film ont été réalisés sur Houdini Fx.
Pour créer une large foule il nous a fallu constituer une grande banque d’animation.
Nous avons simulé une partie de la foule, mais nous avons aussi simulé des petits groupes de foule que les animateurs pouvaient utiliser et placer à la main et ainsi travailler la composition de l’image au plan par plan.
Nous avons réalisé plusieurs types d’effets différents, des fluides et des fumées.
Comme pour le reste du film, nous avons développé ensemble l’aspect graphique des effets. Le sang qui coule sur la foule en liesse dans la scène de fin du film a été un défi autant sur le plan technique qu’esthétique.

Nous avons donc anticipé ces étapes très tôt ce qui a permis à la team Fx de relever les défis qui s’offraient à eux.

3DVF : La pandémie a-t-elle eu un impact sur la production ? Par exemple en termes de travail à distance, de communication ?

Forcément la pandémie n’a pas aidé au bon développement de notre petit bébé. Le film a été fabriqué en très grande partie en télétravail. La conception du film a duré 2 ans, et nous avons pu revenir dans notre école les 5 derniers mois. Je ne vous cache pas que ces 5 mois étaient du sport! Mais c’est ça qu’on aime et ce fut que du bonheur.

3DVF : Quel bilan tirez-vous de ce projet ?

Honnêtement ? Que du bonheur.
Travailler sur un sujet comme celui-là, qui nous tenait tous à coeur, avec des personnes humainement exceptionnelles, un kiff.
Il y a eu des moments difficiles forcément, notamment durant les différents confinements. Mais honnêtement c’était que du bonheur et on a la chance que notre histoire commune continue à travers les festivals.
C’est que le début!
Pour finir, merci à 3DVF pour l’attention que vous portez à notre travail!

Making-of vidéo du court-métrage

Pour en savoir plus

  • Les larmes de la Seine sera visible cet été au SIGGRAPH 2022, dans le Computer Animation Festival’s Electronic Theater.
    Vous pouvez réserver vos accréditations en physique ou hybride sur le site officiel, et il est possible de s’accréditer pour l’Electronic Theater uniquement si vous le souhaitez.
  • Un article sur le 17 octobre 1961 sur Wikipedia.

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