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La Sirène : les coulisses du film d’animation très attendu de Sepideh Farsi

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Le film d’animation La Sirène, qui sera dévoilé au Festival d’Annecy dans le cadre de la compétition officielle, est très attendu. Il est le fruit de longues années de travail de la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, opposante au régime en place, et surtout connue pour son travail sur des films documentaires et fictions en prises de vues réelles : il s’agit de son premier film d’animation.

Elle a choisi ce medium pour mettre en scène une galerie de personnages en plein conflit Iran/Irak, une période qui la touche particulièrement : elle a fui l’Iran pour la France en 1984, après l’éclatement de la guerre. Face à l’impossibilité pour elle de poursuivre ses études sur place, et après avoir connu la prison pour son activisme au lycée, elle ne pouvait pas rester en Iran.

Voici le synopsis :

1980, dans le sud de l’Iran. Les habitants d’Abadan résistent au siège des Irakiens. Il y a là Omid, 14 ans, qui a décidé de rester sur place chez son grand-père, en attendant le retour de son grand frère du front. Mais comment résister en temps de guerre sans prendre les armes ? Omid découvre alors un bateau abandonné dans le port d’Abadan. Aurait-il enfin trouvé le moyen de sauver ceux qu’il aime ?

A l’occasion du Festival National du Film d’Animation, Sepideh Farsi nous a dévoilé plus de détails sur La Sirène. En voici l’essentiel, entre choix artistiques, rapport à l’histoire et enjeux techniques.

Une galerie de personnages

Nous le disions plus haut, La Sirène est avant tout une série de portraits, une rencontre avec de multiples personnages. Ici, le jeune Omid, timide et effacé au début du film, qui va progressivement s’affirmer. Là, un chef de guerre inspiré de personnages réels. Plus loin, une chanteuse à qui l’on a interdit d’exercer son art depuis la prise de pouvoir de Khomeini, ou un photographe qui continue de prendre des photos malgré l’absence de pellicule dans son appareil.

La Sirène - Sepideh Farsi

Un long périple

Sepideh Farsi savait qu’elle voulait se tourner vers l’animation pour mettre en scène son projet, mais sans forcément avoir déjà en tête un style visuel précis. Logique, pour une première expérience en animation. Cette technique nouvelle pour elle a été la source de quelques surprises : on avait indiqué à Sepideh Farsi que l’animation permettrait de boucler le film en 2 ans, 2 ans et demi : une estimation très optimiste, puisqu’en pratique le film a nécessité trois fois plus de temps pour être mené à bien.

Pourquoi se tourner vers l’animation malgré ce manque d’expérience ? Car, explique-t-elle, elle souhaitait disposer des libertés offertes par cette approche. D’autant plus que filmer en Iran aurait impossible, la réalisatrice ayant l’interdiction formelle de remettre les pieds dans le pays.
Outre l’élargissement des possibilités visuelles, précise Sepideh Farsi, l’animation lui permettait tout de même d’employer son expérience en prises de vue réelles. Le choix de cette approche graphique était aussi un moyen de mettre à distance la brutalité du conflit, et de pouvoir user de séquences métaphoriques si nécessaire.

La rencontre avec le directeur artistique Zaven Najjar fut déterminante. C’est au final un mélange d’animation 3D stylisée et 2D qui a été retenu. Autre choix majeur, celui de la langue : le film est en Farsi. La réalisatrice explique qu’elle y tenait absolument, malgré les complications associées. Les acteurs iraniens ne peuvent en effet pas travailler pour Sepideh Farsi. Autre difficulté, celle de l’animation labiale, alors que les équipes d’animation ne parlent pas le Farsi. Les références visuelles ont ici joué un rôle important.

La Sirène - Sepideh Farsi

Choix artistiques, justesse historique

Un gros travail a été nécessaire au niveau de la modélisation et du rig, Sepideh Farsi et Zaven Najjar voulant garder un maximum de possibilités. Autre objectif : éviter à tout prix le cartoon et proposer une grande finesse expressive, malgré un rendu à base d’aplats.

Sepideh Farsi et Zaven Najjar
Sepideh Farsi et Zaven Najjar lors du Festival National du Film d’Animation – photo 3DVF

Le duo nous a montré de nombreuses images des décors et des recherches associées, avec une volonté manifeste de coller au réel. Les archives photo ont été d’une aide précieuse, beaucoup de lieux ayant été totalement détruits durant le conflit avec l’Irak.
L’équipe a veillé à inclure dans ces décors différentes références historiques, comme des affiches de films ou des figures politiques de l’époque.
Parfois, il a cependant fallu combler les trous des archives et imaginer les pièces manquantes du puzzle. La diversité de l’équipe a par ailleurs été un atout pour veiller à la cohérence culturelle : le directeur artistique, Zaven Najjar (issu d’une famille arménienne), a ainsi pu rectifier des éléments de storyboard en lien avec une église arménienne visible dans le film aux côtés d’une mosquée.
Autre difficulté, celle de faire la part des choses entre Histoire et propagande : les images disponibles peuvent donner une vision biaisée et volontairement tronquée, déformée du réel, il était donc essentiel de prendre du recul si nécessaire.

La Sirène - Sepideh Farsi

Sepideh Farsi et Zaven Najjar ont évoqué le travail sur les couleurs : verts, bruns, bleus sont très présents dans la ville d’Abadan, afin de créer une unité visuelle et de tisser des liens entre certains lieux : la mosquée, le navire abandonné dans le port ou la maison de la chanteuse, par exemple.

Les aplats ont été rehaussés par un travail avec de multiples calques pour gérer lumière, poussière, fumée, dégradés. Le compositing a donc été une étape essentielle pour parvenir au rendu final.

Les coulisses techniques de La Sirène

Et justement, ces différentes étapes artistiques et techniques ont été détaillées par Flavio Perez du studio Les Fées Spéciales. Voici une brève vidéo dans laquelle il revient sur les coulisses :

Pour plus de détails sur la genèse des 1900 plans du film créés à l’aide d’Illustrator, Blender, After Effects, on pourra également se plonger dans cette longue mais passionnante présentation donnée par Flavio Perez durant la Blender Conference.

La coproduction et ses enjeux

La Sirène est produit par Les Films d’ici – Sébastien Onomo, coproduit par Special Touch Studios, Katuh Studio, Bac Cinéma, Lunanime, Trick Studio, Les Fées Spéciales, Amopix, Rêve d’Eau.

Une coproduction internationale donc, impliquant France, Allemagne, Luxembourg ou encore Belgique. De façon classique, cette répartition a permis de récolter des crédits internationaux, mais Sepideh Farsi a souligné les limites de l’exercice : la production a finalement référé rendre une des subventions, car les conditions d’utilisation auraient au final coûté plus d’argent que la subvention elle-même…

Les entités impliquées – image extraite de la vidéo pipeline des Fées Spéciales.

Entre jazz et musique iranienne

Du côté de la bande son, La Sirène fait preuve d’une grande diversité, entre influences iraniennes et occidentales : son du neyanban (sorte de cornemuse iranienne), jazz du trompettiste et compositeur français Erik Truffaz (qui avait déjà travaillé avec Sepideh Farsi), musique pop-rock ou même… Générique de Goldorak.
Un choix éclectique qui s’appuie en partie sur des musiques interdites en Iran.

La Sirène - Sepideh Farsi

Un aperçu prometteur

Nous espérions découvrir lors du Festival National du Film d’Animation des images de La Sirène, et nous n’avons pas été déçus : Sepideh Farsi a dévoilé images de coulisses et extraits exclusifs lors de la conférence dédiée au film et durant une table ronde sur les réalisatrices de longs-métrages animés organisées avec l’association Les Femmes s’Animent. Le rendu stylisé est maîtrisé, cohérent, et il nous tarde de voir le long-métrage complet.

Sepideh Farsi
Sepideh Farsi – photo 3DVF

Derrière La Sirène, une révolution volée

Pour finir, revenons sur le message du film. Au fond, avec La Sirène, Sepideh Farsi ne se contente pas d’évoquer une période douloureuse pour l’Iran. Avec sa galerie de portraits hauts en couleurs, elle présente aussi et surtout un espoir manqué : celui de ce qu’aurait pu devenir l’Iran, suite au renversement du régime du shah, mais sans la prise de pouvoir des religieux, sans la guerre avec l’Irak voisin.

Espoir manqué, mais pas abandonné. Sepideh Farsi souligne que le mouvement Femme/Vie/Liberté qui secoue le pays depuis plusieurs mois fait suite à d’autres révoltes qui se succèdent depuis 40 ans. Elle continue donc de souhaiter la fin prochaine du régime. D’ici là, comme elle l’expliquait dans Variety, elle espère également que le piratage de son propre film permettra aux iraniennes et iraniens de passer outre la censure, et de voir La Sirène. De quoi, souhaite-t-elle, renforcer leur espoir.

La Sirène sortira le 28 juin dans les salles françaises, et sera auparavant projeté au Festival d’Annecy, dans le cadre de la sélection officielle.

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La Sirène - Affiche

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